Portrait du professeur Isaac Bazié

Photographie d'Isaac Bazié, membre du LAFI

Intérêts de recherche et parcours académique :

J’ai trois patries : une de naissance, le Burkina Faso. Une intellectuelle, l’Allemagne; et une de choix, le Canada. Dit ainsi, c’est très schématique, mais c’est la formule la plus simple pour me présenter ici. J’ai découvert la littérature avant d’en faire un métier d’enseignement, en lisant et en écrivant. J’ai écrit mon premier roman à 17 ans. Il a été primé dans le cadre du Grand Prix National des Arts et des Lettres 1988, au Burkina Faso.

Je travaille ces dernières années sur l’Afrique-monde. Les questions postcoloniales et décoloniales, la place de l’Afrique dans le monde, la construction de la figure du Noir et les questions identitaires me hantent dans mes réflexions théoriques et dans mes enseignements.

Le choix pour le Québec:

Après ce que j’appelle une germanisation intense (j’ai un doctorat en littérature comparée de l’Université de Bayreuth, rédigé évidemment en allemand), ma meilleure moitié et moi avons voulu retourner dans un milieu francophone en dehors de la France. Le Québec s’est tout de suite présenté comme la première option. Évidemment, il y a des différences majeures entre les établissements québécois et les Allemands. Je me souviens que dès les premiers jours, je me suis retrouvé dans une université montréalaise et j’ai demandé où se trouvait le restaurant universitaire. Le jeune qui m’a répondu a éclaté de rire et m’a dit : ça se voit que vous venez de l’Europe! Mais au-delà de l’anecdote, j’ai eu aussi mon choc en classe, dans le rapport prof-étudiant.e.s très différent de ce que j’ai connu en Allemagne avec mes professeurs, français ou allemands. Je ne me suis toujours pas fait au tutoiement spontané, même après plus de 20 ans…

Engagement académique et ministère pastoral:

Pour moi, la foi et l’aide caritative apportée à la communauté à travers une église ne sont pas incompatibles avec mon engagement académique et intellectuel. J’ai toujours fait les deux. Quand j’étais au doctorat, je faisais en même temps une formation théologique et pastorale. C’est ce côté de moi qui m’a aussi poussé à fonder, avec mon épouse cet orphelinat, Havila, au Burkina Faso où nous avons, en toute modestie, apporté un changement visible dans la vie de plusieurs jeunes et adultes.

La création du LAFI à l’UQAM:

Le LAFI est le fait d’une conjoncture très favorable. En 2015, j’ai contacté mon collègue Issiaka Mandé pour lui parler de mon désir de créer une sorte de centre, équipe ou regroupement des personnes à l’UQAM dont le travail portait sur l’Afrique. J’avais constaté que les expertises uqamiennes sur l’Afrique étaient moins présentes sur la carte, même à l’UQAM. Pourtant, il se fait une recherche et des enseignements extrêmement solides par des collègues qui ne se connaissent même pas. Quand j’en ai parlé à Issiaka Mandé, j’ai compris que je n’étais pas le seul à nourrir ce projet de fédérer les chercheures et chercheurs en études africaines pour plus de visibilité et d’impact. Il m’a parlé de Marie-Nathalie LeBlanc et finalement, en 2016, le LAFI est né. Il est un outil pour renforcer la synergie entre les chercheures et chercheurs dont l’Afrique est l’objet principal. Le LAFI est né à l’UQAM, mais il n’est pas une exclusivité uqamienne : il accueille des chercheures et chercheurs d’autres institutions et se démarque par les fortes collaborations avec les collègues qui travaillent en Afrique.

Autre carrière que l’enseignement

Écrivain. J’aurais lu des livres et j’en aurais écrit.

Conseils aux jeunes chercheur-es et réflexions sur l’enseignement:

Ce serait de cultiver leur esprit critique et d’être audacieux. Nous sommes à un point tournant dans l’histoire. L’Afrique globalement est pris dans un corps à corps tout à fait passionnant avec des questions qui n’ont jamais vraiment été réglées : nous sommes dans une autre phase de décolonisation et de repositionnement. Nous avons besoin de propositions audacieuses et innovantes pour accompagner le continent dans cette démarche.
L’enseignement pour moi est un privilège : je ne prends jamais pour acquis que mon auditoire vienne m’écouter et « partager mes hantises », comme je le dis souvent à mes étudiant.e.s. Enseigner, c’est donc honorer l’attention critique que l’on m’accorde, avec le modeste espoir de pouvoir communiquer des savoirs et une passion pour les objets qui sont les miens.

Opinion impopulaire:

Je ne pense pas qu’il s’agisse d’opinions impopulaire, mais de points de vue qui peuvent changer de cas et de porteurs : le racisme systématique, la foi chrétienne etc.

Passe-temps:
Lire des livres que je n’ai pas inscrits au programme de mes cours. Regarder des documentaires sur l’Asie.

Portrait de chercheur-e-s — Monia Abdallah

Bulletin d’études africaines UQAM : Pouvez-vous vous présenter puis parler rapidement de votre parcours académique ? 

Monia Abdallah : Je suis arrivée pour la deuxième fois à l’UQAM au département d’histoire de l’art en 2012. Ma première fois c’était en tant qu’étudiante quelques années auparavant. J’ai fait ma maîtrise et mon baccalauréat à l’UQAM à la fin des années 1990. J’étais heureuse de revenir quelques années après un parcours international. Après ma maîtrise à l’UQAM, j’ai poursuivi mon sujet de maîtrise, qui portait sur la catégorie de l’art islamique contemporain, dans le cadre d’un doctorat à l’École des Hautes Études en Sciences sociales (EHESS) à Paris. Tout au long de mon parcours, j’ai étudié en histoire de l’art, car il me semblait important de continuer dans cette discipline avec le sujet que j’avais choisi, ce qui à l’époque n’était pas si évident. À l’époque, on travaillait peu sur des sujets en dehors, disons, de l’histoire de l’art classique. En général, les sujets liés à l’art contemporain d’autres aires géographico-culturelles étaient davantage traités en anthropologie ou en sociologie, plutôt qu’en histoire de l’art. C’est donc pour cette raison que je voulais garder mon sujet en histoire de l’art.  

B : Après votre doctorat avez-vous fait des études postdoctorales, un stage ? 

M : Oui, à la fin de mon doctorat, j’ai eu la chance d’être boursière du CRSH. Je suis revenue au Canada, à Toronto, comme stagiaire au Royal Ontario Museum et postdoctorante à l’Université de Toronto. En fait, j’étais sous la direction d’une professeure de l’Université de Toronto qui était en même temps conservatrice de l’art islamique au Royal Ontario Museum. Ça m’a permis de mettre sur pied une recherche sur un collectionneur québécois anglophone, qui, dès le début du 20e siècle, s’est intéressé à des objets d’art islamique. Il s’appelait Harry Norton, sa famille venait des Cantons de l’Est. J’ai un peu poursuivi la méthodologie de l’enquête qui était au cœur de mon parcours à la maîtrise et au doc, mais sur un sujet différent. 

B : J’ai vu que vous avez fait votre thèse sur la catégorie d’art islamique contemporain à une époque où c’était très peu étudié en histoire de l’Art. Comment en êtes-vous venue à vous intéresser à ce sujet ? Quels sont les éléments ou évènements importants qui vous ont influencée dans vos recherches ? 

M : À cette époque-là, le sujet était novateur. Il n’y avait rien eu de tel. On était dans les années 2000, janvier 2001 plus précisément. J’ai commencé à chercher autour de ce terme, en anglais « contemporary Islamic art ». Quand on le mettait dans un moteur de recherche, on trouvait à peine 12-13 occurrences qui étaient toujours les mêmes, entre autres, la base de recherche bibliothécaire de l’Université du Michigan. En même temps que j’ai étudié ce sujet, je voyais aussi cette appellation se diffuser davantage aussi bien dans monde muséal que dans le monde académique. Derrière cette appellation, il y avait quelque chose d’autre. Quelque chose de plus vaste et d’important, c’était un nouveau discours qui émergeait. Finalement, on considérait que cette catégorie « art islamique contemporain » était en continuité avec l’art de la civilisation islamique. J’ai donc travaillé d’un point de vue théorique, en y allant avec une approche déconstructiviste.  

B : Est-ce que votre travail était en dialogue avec des penseur.e.s postcoloniaux ? Est-ce que vous diriez que l’œuvre d’Edward Saïd par exemple vous a influencé dans vos recherches ?  

M : Edward Saïd faisait partie de ces figures importantes, inspirantes pour moi. On connaît tous son travail sur l’orientalisme, son travail de déconstruction des discours dominants ayant engendré un imaginaire oriental. Plus personnellement, ce qui m’a marqué, c’était un positionnement de sa part. Une phrase qu’il avait prononcée et que je paraphrase ici :« des fois pour être solidaire, il faut être critique ». J’ai toujours avancé en recherche et professionnellement avec cette exigence. Une forme de critique solidaire. C’est-à-dire ne pas avoir de complaisance dans mon approche. S’assurer d’exiger le plus juste, le plus rigoureux, même lorsque le sujet nous est proche. C’est cette position critique qu’il a toujours inspirée chez moi finalement. 

B : Dans certains articles, notamment World of Islam Festival (Londres 1976) : Naissance d’un nouveau paradigme pour les arts de l’Islam ou Back to the Future : art contemporain du Moyen-Orient et expositions temporaires au British Museum, vous semblez citer plus souvent ce que j’appellerais Saïd le palestinien, l’auteur dans son rapport particulier au monde arabe, plutôt qu’Edward Saïd critique du discours l’orientalisme. Partagez-vous cette impression ? 

M : Je crois qu’il y a de ces deux aspects-là dans mes influences. J’ai commencé par le Edward Saïd de l’Orientalisme, puis j’ai approfondi le rapport au monde arabe effectivement. Il y a quelques années, sa biographie Out of place m’avait beaucoup marquée, parce qu’on suivait le parcours d’un arabe palestinien chrétien qui soutenait et défendait la Palestine, et qui avait aussi plusieurs ami.e.s israélien.ne.s.  Il travaillait sur le regard des autres sur sa culture d’origine. Ça, c’est aussi quelque chose dans mon parcours qui me donne des affinités avec lui, disons. Je travaille aussi sur le regard que portent les autres sur ma culture d’origine. Il y a donc à la fois des affinités intellectuelles puis des affinités plus personnelles.  

B : J’ai remarqué que votre enseignement portait souvent sur la question de l’altérité en rapport avec l’identité. Est-ce que ces cours vous ont été attribués automatiquement lorsque vous êtes rentrée à l’UQAM ? 

M : En fait, c’est plutôt le contraire. À mon entrée comme professeure à l’UQAM, le champ de l’altérité était assez inédit et il y avait très peu de cours portant sur l’art non occidental. Un cours sur l’art et l’altérité a été introduit dans le programme au moment de la création de mon poste. Puis, j’ai réussi à convaincre qu’un cours sur l’art contemporain du Moyen-Orient avait toute sa place dans notre programme.  

De plus, pour la question de l’altérité, étant moi-même née de parents de cultures différentes, j’ai eu le privilège de pouvoir observer depuis mon jeune âge le rapport à l’autre. J’ai pu observer assez tôt le rapport des cultures entre elles. Ça m’a toujours fasciné, le décalage qu’il y avait entre les grands discours et leurs grandes catégories et puis la réalité de la rencontre des différences. Il me semblait qu’à partir de ce décalage, on voyait que les choses, les différences se passaient ailleurs. C’est ça qui m’intéressait. Par la suite, d’un point de vue intellectuel, deux choses m’ont toujours intéressée :la notion de culture et la notion d’identité. Non pas l’identité entendue comme construction de soi, mais plus l’identité comme rapport à l’autre.  

Ce sont deux notions qu’on associe souvent pour se définir et définir de grands groupes. On utilise souvent par exemple la notion d’identité culturelle et ça fait partie des choses et des intérêts de recherche que j’ai. J’aime analyser comment se construisent les rencontres des différences et, dans les études culturelles et postcoloniales, je me retrouvais. J’y trouvais la remise en cause de tout essentialisme. Ça m’est toujours apparu très important. Donc Saïd m’a influencée, mais aussi Stuart hall, Raymond Williams, beaucoup d’auteur.e.s-chercheur.e.s anglophones. Et peut-être quelqu’un qu’on nomme peu aujourd’hui, Albert Memmi. On ne lui accorde pas assez d’importance d’un point de vue théorique. Pourtant, il a quand même théorisé la notion d’hétérophobie, de refus de l’Autre, et aussi la notion de judéité. C’est, je pense, des chercheurs dont le parcours est intimement lié à leur vie personnelle finalement.  

B : C’est intéressant de voir comment vous naviguez entre les courants postcoloniaux et anticoloniaux. J’ai l’impression que pour vous il y a une continuité entre ces penseur.e.s, entre ces époques. Peut-être est-ce à cause de la position particulière de Memmi, sa position d’entre-deux en tant juif et Tunisien. La position d’entre-deux se présente dans votre parcours également… 

M : Oui, en fait, j’ai toujours essayé d’aborder les choses en dehors de la vision binaire. J’ai en horreur les approches binaires. J’essaye donc de ne pas penser les choses suivant le mode de la comparaison. Je n’aime pas trop cette méthode d’analyse. Je préfère transposer les choses. La transposition implique de prendre en compte des nuances contextuelles, des nuances historiques, des nuances qu’on ne peut jamais comparer terme à terme. C’est un peu ce que cachait le titre Out of place dans la biographie de Saïd. Avancer dans une dynamique dialectique plutôt que binaire.  

Aussi, je pense qu’on peut se sentir bien dans l’entre-deux. Contrairement à ce qu’on peut entendre, c’est certes une position délicate, exigeante, mais on peut aussi s’y sentir bien. En préparant l’entrevue, j’ai lu, l’entrevue d’Issiaka dans laquelle je retrouvais des choses, un parcours similaire. Il y avait cette influence tiers-mondiste et anticoloniale qui est également présente dans mon parcours.  

B : Si on pense à votre travail sur l’art contemporain islamique, il semble aussi que vous parlez de ce passage entre anticolonial ou tiers-mondiste, puis postcolonial. Vous notez quelque part que l’émergence de cette catégorie fait suite à la fin du nationalisme arabe séculier, avant la montée et cristallisation de l’islam politique.  

M : Ceci provient du fait que j’ai abordé la catégorie dans sa dialectique. Cette catégorie ne provient pas uniquement des pays arabo-musulmans ou, à l’inverse, des pays européens et nord-américains. Cette catégorie a émergé, circulé depuis les années 70. Elle véhiculait des choses qui n’étaient pas les mêmes pour les différents acteurs qui y étaient engagés. Du côté de ce qu’on appelle le monde de l’Islam, il y avait cette volonté, après les indépendances, de se placer sur la scène internationale d’un point de vue social, politique et économique, mais aussi d’un point de vue culturel. L’art contemporain a joué un rôle dans cette nouvelle scène internationale où les pays d’Islam essayaient d’avoir une visibilité nouvelle. Puis, en même temps, il y a toujours le contexte, le rapport à Israël qui est toujours derrière. Après la guerre de six jours en 67, je pense que les pays arabes se sont rendu compte qu’il fallait faire une alliance plus large face à l’attaque israélienne.  

Ce n’est pas anodin si en 69, l’organisation islamique qui regroupe une cinquantaine de pays musulmans met en place des institutions culturelles. Il apparaît dans les années 70 tout un mouvement panislamique, qui n’est pas encore un islamisme radical. Ça englobe beaucoup de choses.  

B : Oui ce n’est pas encore cristallisé, on voit des restes de l’ordre ancien en même temps que la montée d’une frange plus radicale…  

M : En effet. 

B : Si on revient sur vos intérêts de recherche actuels, j’ai vu que vous meniez un projet intitulé Art et guerre dans l’art contemporain irakien, pourriez-vous nous en parler plus longuement ? 

M : Pour le moment, en fait, je travaille sur un autre projet plus proche de nous. Je fais une histoire d’objets afin de parler de la rencontre de la culture québécoise avec les cultures d’islam, notamment l’Expo 67 et le pavillon des pays musulmans. Je travaille essentiellement la question du contact à l’autre et de l’altérité musulmane au Québec à travers les objets.  

Sinon, ces derniers temps, j’ai réfléchi à la notion d’appropriation culturelle. Cela devrait aboutir à une publication. Je suis aussi en train de travailler sur le manuscrit de ma thèse pour la publier, ce qui sera l’aboutissement de cette recherche que j’ai commencé il y a de cela plusieurs décennies. 

B : Comment envisagez-vous le rapport entre vos questions de recherche actuelles et celles du début de votre parcours ? Diriez-vous qu’il y a continuité, approfondissement, bifurcations… ?   

M : À l’époque, ce qui m’avait amené à mon sujet c’était de constater l’hétérogénéité d’une catégorie. Les objets n’avaient pas de lien commun entre eux, ils ne faisaient pas référence à l’islam nécessairement. Ils étaient réunis sous une même appellation uniformisante. Donc, je m’étais interrogé là-dessus. J’avais monté mon sujet comme une enquête. Je me rends compte que l’approche du type enquête m’intéresse dans plusieurs de mes recherches. C’est un point commun.  

Je me rends compte aussi qu’un sujet m’intéresse du moment où il y a des points aveugles, des choses non abordées, qu’on a laissées dans le silence. Ou bien quand il y a des incompréhensions. Par exemple, la notion d’appropriation culturelle est très actuelle, très en vogue aujourd’hui. Autour d’elle, il y a énormément de choses qui sont de l’ordre d’une incompréhension partagée. J’ai découvert un auteur, François Jullien, qui est un sinologue au Collège de France. Il a publié un livre qui s’intitule Il n’y a pas d’identité culturelle. C’est un positionnement fort, surtout dans le contexte de cette dernière décennie. Lui, il veut parler en termes non pas de différence, mais d’écarts. Il propose une nouvelle approche qui permettrait de sortir des positions binaires.  

Pour moi quand on parle de ces sujets, la question de l’islam n’est jamais trop loin. Il me semble qu’elle cristallise tous ces questionnements théoriques : le rapport à l’autre, l’entre-deux, l’essentialisation de la culture.  

B : Ça me fait penser à ce que vous disiez à propos de la solidarité critique. Si je peux reformuler, j’ai l’impression que vous dites qu’il faut essayer de ne pas refuser les termes comme « identité culturelle », mais plutôt essayer de comprendre ce qui se cache sous ces termes et sous leurs usages.  

M : Oui, c’est ça.  

B : À propos de votre enseignement, de quelle façon envisagez-vous votre pratique ? Pouvez-vous par exemple partager quelques-unes de vos réflexions sur vos pratiques d’enseignement ? 

M : D’emblée, j’essaye d’expliquer ce qu’est la critique, parce qu’il me semble que c’est mal compris. C’est normal, dans le langage commun, dans la vie de tous les jours, quand on dit qu’on fait de la critique, on associe cela à la négativité. Or, la critique d’un point de vue académique ou intellectuel, ce n’est pas du tout ça. C’est essayer de voir comment un système fonctionne, puis de l’analyser, et puis de voir ses limites. D’en montrer les limites et de montrer comment il a été construit. Sur quels fondements, sur quelles prémisses.  

Ça me paraît toujours très important que l’université, quelle que soit la discipline, donne aux étudiants un esprit critique. Leur permettre de voir que rien n’est donné ou « naturel ». Après, être pour ou contre, ce n’est pas la question… 

Avoir conscience des prémisses, ça peut s’appliquer dans le champ de l’art, dans la façon dont on aborde les œuvres d’art. Par exemple, la façon dont l’histoire de l’art s’est constituée en tant que tel. J’ai souvent donné les cours obligatoires du bac. Souvent les premiers cours, les cours de méthodologie. Aussi, les cours d’approches théoriques. J’ai essayé autant que possible de montrer des penseur.e.s qu’on n’avait pas l’habitude de voir dans notre domaine, des penseur.e.s aux approches culturelles et postcoloniales notamment. J’essaye d’expliquer aux étudiant.e.s le travail de Stuart Hall, les apports de figures tutélaires comme Frantz Fanon pour la pensée postcoloniale. 

Dans les cours de maîtrise, là nous sommes plus dans le dialogue, dans la discussion. C’est toujours important de ne pas arrêter de remettre en question sa propre façon de penser. En fait, on revient à cette idée de la critique solidaire qui est valable pour soi-même. Il faut faire attention de ne pas se  décourager soi-même, bien sûr. L’idée c’est d’avoir assez de recul pour se poser des questions sur ce qu’on avance, sur son argumentation, ce qui tient la route ou pas. Aussi, je veux donner le goût aux étudiants de découvrir d’autres cultures, leur permettre de s’intéresser à d’autres contextes géographiques et historiques.  

B : Par rapport à l’enseignement plus traditionnel de l’histoire de l’art, centré sur l’Europe, vous semblez privilégier une approche qui remet en cause le développement historique habituel des formes en direction vers la modernité.  

M : Oui, vous faites référence ici au discours universaliste. Sans tomber dans un relativisme absolu, on peut plutôt se dire que le discours universaliste, c’est un discours comme les autres. Qu’il est également possible de le contextualiser. Il est discutable et il a des points aveugles. D’un point de vue idéaliste, ce discours est bien beau, mais dans la réalité, c’est un discours dominant qui a exclu tout un champ des pratiques artistiques. C’est un idéal, mais pas forcément le plus juste.  

B : Est-ce que vous avez l’impression que depuis le début de votre parcours à l’UQAM, il y a eu beaucoup de changement dans le programme d’histoire de l’art ?  

M : Écoutez, vous touchez ici un sujet d’actualité pour nous au département. Ici comme ailleurs, on met sur pied des comités sur l’inclusion et la diversité. On a un comité qui réfléchit aux moyens de rendre le programme plus inclusif et plus varié dans le corpus. Je vous dirais qu’il y a quelques avancées. On a une concentration en arts autochtones et une concentration en études féministes. Il reste maintenant peut-être à permettre que l’on puisse avoir plus de cours à contenus variables sur des périodes plus petites. Par exemple, le cours sur l’art contemporain du Moyen-Orient, il englobe à la fois la modernité et des périodes plus récentes. On pourrait le scinder en deux et offrir un cours sur l’art moderne arabe et un autre plus strictement contemporain. J’espère qu’un jour on y arrivera, qu’on aura des formations plus segmentées, plus spécialisées dans les nouveaux champs.  

B : Si ce n’était pas de l’enseignement, quelle carrière auriez-vous suivie ? 

M : Je viens d’une famille de juristes. Très politisée aussi. On ne parlait que d’histoire et de politique à la maison quand j’étais jeune. Donc, peut-être que j’aurais travaillé en défense des droits. J’aurais pu faire carrière en droit, pas en médecine ça c’est sûr!  

B : Avez-vous des conseils pour les jeunes chercheurs en études africaines, en études islamiques ? 

M : Le fait d’avoir été formée à la fois au Québec et en France m’a fait connaître deux approches. J’ai pris de chacun. Ce que je trouve vraiment bien au Québec, c’est que finalement, quel que soit notre choix de sujet, il n’y a pas, a priori, de sujets considéré comme mineur. Certes, ça peut mener à plus de difficultés à postuler pour des journées d’étude ou des colloques. Mais disons qu’on peut choisir un sujet qui n’est pas du tout étudié. 

Ce que j’ai apprécié dans mon passage en France, c’est l’approche inductive. On fait des recherches de terrain, on part des données, et à partir de là on va essayer de voir quelle théorie nous permettrait de mieux analyser ce qu’on a recueilli.  

C’est quelque chose que j’encourage. Je donnerais comme conseil aux jeunes chercheur.e.s : il n’y a pas de sujet qui vaut plus la peine qu’un autre, ne vous laissez pas influencer par un grand cadre théorique. Immergez-vous dans votre sujet, imprégnez-vous de votre sujet. J’aurais tendance à encourager les jeunes chercheurs à avoir de telles approches.  

B : Si on se fie à vos propos par rapport à l’entre-deux, est-ce qu’on pourrait dire qu’il est important de travailler avec les contradictions des données aussi … ? 

M : Oui, il est important de ne pas avoir peur des contradictions. C’est vrai aussi en tant qu’être humain. Quand on est devant des contradictions, on pense qu’il y a quelque chose qui ne va pas, qu’on a fait une erreur quelque part. Pourtant, je crois que c’est dans les contradictions qu’il y a la substance du sujet. C’est là que c’est du concentré, c’est là que c’est intéressant de creuser.  

Aussi, je crois qu’il faut souligner qu’il n’y a pas de discipline mineure. Ça aussi c’est un conseil que je donne aux jeunes chercheurs qui sont dans les « champs qui résistent ». Tant qu’on aime ce qu’on fait, je pense qu’il y a toujours de la place pour faire quelque chose d’intéressant. On peut trouver sa place. Si la passion des étudiants c’est l’histoire de l’art…  

B : Selon votre parcours, je dirais même que c’est créer ou faire sa place qui conviendrait… 

M : Oui haha en effet. 

B : Afin de finir l’entretien, j’aimerais savoir si vous pouviez nous partager une de vos opinions impopulaires. Avez-vous des idées auxquelles vous tenez, mais qui ne font pas l’unanimité parmi vos collègues ?  

M : En général, les idées impopulaires, j’essaye de les développer dans le travail écrit plutôt que dans l’oralité. Il me semble que c’est moins polémique quand c’est à l’écrit plutôt qu’à l’oral. Je crois que par rapport à mes collègues immédiats de l’UQAM, je n’ai pas vraiment de positionnements controversés. Mais sûrement que dans un bassin de collègues plus large en histoire de l’art… 

En fait, pour répondre à la question, je vais vous raconter une anecdote qui m’a marquée. En 2015, je participais à une conférence internationale avec beaucoup de chercheur.e.s. C’était une conférence sur l’art islamique à Singapour. Dans un des panels, il y avait le conservateur du musée V&A, le Victoria and Albert Museum de Londres. Moi, j’ai présenté un papier plutôt critique sur la façon dont le British Museum expose l’art contemporain du Moyen-Orient avec sa collection d’art islamique. Donc, je cite souvent le propos de la conservatrice. C’était une présentation académique avec des arguments détaillés.  

À la fin de la présentation, eh bien, ce monsieur est outré. Lorsqu’est venu son tour, il a commencé en disant : c’est inadmissible, ce que vient de présenter Monia Abdallah, c’est quoi ces propos! Enfin, il résumait tout le travail que j’avais fait pendant tant d’années, en disant que c’était une simple opinion. C’est vraiment la première fois que je me suis rendue compte que ce qu’on produisait dans le monde universitaire pouvait susciter autant de réactions. Même lorsqu’on est rigoureux et qu’on argumente, même quand on fait tout pour montrer que ce n’est pas une opinion, que c’était des faits… Eh bien, oui ça peut susciter de l’agressivité, presque de la haine, je dirais, parce que ce monsieur par la suite a été vraiment désagréable.   

Donc, des opinions impopulaires, disons que j’en ai eu. Du moment qu’on a une démarche critique, on éveille des antagonismes. Ce qui est le plus déplorable, c’est quand ça vient du monde universitaire lui-même, c’est assez décevant de voir qu’il n’est pas toujours possible de discuter, de débattre. Le pouvoir et l’appel à l’autorité ressortent dans de tels cas. C’est surprenant et décevant de voir que même dans le monde universitaire, la figure de l’autorité revient quand le discours dérange. 

B : Ça montre que votre travail provoque des réactions, qu’il a des répercussions, non ? Enfin, j’aurais une dernière question plus légère pour finir l’entrevue. Comment vous occupez-vous dans votre temps libre ? Ou plutôt comment vous occupiez-vous avant le début de la pandémie ? 

M : Mes passe-temps ont beaucoup changé dernièrement et pas seulement en fonction de la pandémie. Le gros changement dans ma vie dernièrement, c’est mon petit garçon. Aujourd’hui, il m’occupe beaucoup. Mais avant, mes passe-temps, c’était des activités que je pense largement partagées. C’est-à-dire le cinéma, les musées. J’aime bien aussi les ventes de garage. Dénicher des objets, des pièces originales. J’aimais bien aller dans les brocantes, mais dans le contexte pandémique, puis avec un petit enfant, c’est plus compliqué.  

B : Merci beaucoup de m’avoir accordé de votre temps pour l’entrevue, ce fut un plaisir.  

M : Merci beaucoup. 

Portraits de chercheur·e·s — Issiaka Mandé

Issiaka Mandé est professeur au département de science politique de l’UQAM. Il est membre de l’Association des historiens africains en charge de la « diaspora », dite encore l’Afrique d’outre-mer. Pr Mandé est également  co-directeur de la collection « Les sociétés africaines en mutation » aux Presses de l’Université du Québec.

Ses intérêts de recherche

L’immigration, les questions autour des identités (nationales), les processus de construction des États-nations en Afrique et les dynamiques socioéconomiques du continent africain sont toutes des thématiques au cœur des recherches de Pr Mandé. Étant descendant de marchand colporteur, fils d’immigré et lui-même immigré, ses intérêts lui ont été en partie dictés par ses origines et son parcours

Bien qu’il puisse se réclamer des origines dans quatre pays d’Afrique, il ne porte pas allégeance à un État en particulier, préférant militer pour le panafricanisme. La perspective panafricaine qu’il adopte dans ses recherches lui a été inculquée très tôt, pendant ses études secondaires dont l’objectif était de former des citoyens africains ouverts sur le monde et à même d’apprécier le bagage intellectuel des grandes civilisations.

Les travaux et enseignements du Pr Mandé cherchent à répondre, toujours à partir de l’éclairage de l’histoire, à d’importants questionnements sur le devenir du continent africain : comment l’Afrique peut-elle se déconnecter de structures de dépossession qui se sont enracinées à travers les siècles (commerce triangulaire, colonisation, etc.) et qui perdurent encore? Comment peut-elle se construire dans un contexte plurinational, afin d’assurer une meilleure intégration de ses économies et non plus une extraversion de ses richesses ?

Son parcours en bref

Pr Mandé a réalisé ses études primaires et secondaires en Côte d’Ivoire. Il a terminé son secondaire au Burkina Faso, où il a aussi poursuivi une formation universitaire en histoire et archéologie, profil histoire économique et relations internationales. Son travail de maîtrise portait sur la coopération et le développement. Il s’est ensuite envolé pour la France, afin de réaliser ses études doctorales à l’Université Paris-VII Denis Diderot. Dirigé par Catherine Coquery-Vidrovitch, il soutient une thèse dans la formation doctorale « Dynamiques comparées des sociétés en développement ». Au cours de ses études doctorales, il s’est impliqué au sein du laboratoire de recherche extrêmement dynamique, Tiers-Monde, Afrique devenu Sociétés en développement dans l’espace et le temps, animé par des chercheurs « très très forts » venant des quatre coins de la planète. Pr Mandé est resté profondément marqué par la vie scientifique et étudiante foisonnante du laboratoire, à laquelle il a participé activement. Son passage au laboratoire l’a amené à voir d’un autre œil les réalités du continent africain et à les inscrire dans des temporalités et des échelles spatiales plus larges (mondes coloniaux, atlantiques, dynamiques régionales (méditerranéennes, dans l’océan indien, sahéliennes…). Quelles lectures doit-on avoir sur des sociétés qui élaborent des organisations politiques complexes (empires bureaucratiques (Incas, Chine, Songhay)) et dont l’essence même, pour faire court, est l’impérialisme ? Voilà le type de questions qui a nourri ses réflexions et celles de ses collègues doctorant-e-s et chercheurs du laboratoire dont il est issu. Et plus les réflexions sont transversales, interdisciplinaires et croisées sur plusieurs sous-continents historiques et culturels, mieux on appréhende les mutations profondes qu’ils ont subies et les réponses sociales et politiques actuelles.

Après le doctorat, Pr Mandé est venu au Québec pour compléter un postdoctorat en démographie au Département de sociologie à l’Université Laval avec Richard Marcoux. Il a ensuite regagné l’Afrique de l’Ouest, dans l’espoir de décrocher un poste d’enseignant dans une université. Ses recherches d’emploi dans plusieurs pays de la sous-région – Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Sénégal… – ont été infructueuses. L’absence de débouchés était entre autres attribuable aux programmes d’ajustement structurel, qui ne considéraient pas les universités comme des secteurs de développement prioritaires. Sur les conseils de ses amis, Pr Mandé est retourné en France. Il a travaillé quelque temps comme informaticien dans son ancien laboratoire et a, par la suite, décroché un poste de Maître de conférences qui demandait une double compétence en informatique et en histoire socioéconomique de l’Afrique contemporaine. Plus tard, il a répondu à l’offre d’emploi au département de science politique de l’UQAM afin de réunir sa famille de ce côté-ci de l’Atlantique.

Ses influences

Issiaka Mandé est issu de l’école des Tiers-mondes, avec des approches postcoloniales mettant l’accent sur les études subalternes. Il cite aussi l’humanisme, comme une influence importante, mais parfois oubliée de son parcours. Bien sûr, son implication sociale depuis l’université de Ouagadougou et au sein de son laboratoire à Paris VII a fait très grande impression sur lui. Plusieurs de ses enseignants et collègues étudiants ont milité activement dans les luttes populaires en Afrique, en Asie, en Amérique latine et avaient des stigmates témoignant de leurs passages dans les geôles et/ou étaient interdits de séjour dans leurs pays, etc. Les rencontres scientifiques à leurs côtés ont été très stimulantes, se souvient Pr Mandé, car elles dépassaient la théorie pour s’ancrer dans les vécus, des utopies, des désirs vrais de changer le monde. Pr Mandé se trouve privilégié d’avoir fréquenté ce milieu et d’avoir été encadré par des enseignants aussi engagés, qui, selon lui, se font de plus en plus rares de nos jours.

Son parcours a aussi été enrichi par sa propre expérience du militantisme, qu’il a notamment acquise au Burkina Faso. Comme beaucoup de jeunes ouest-africains, Pr Mandé a décidé de se rendre au Burkina Faso en 1983. Avec l’arrivée au pouvoir de Thomas Sankara, c’était le seul endroit au monde, pour un jeune africain, où il fallait être à fortiori quand on y a des origines. Au cours de ses années à l’université, Pr Mandé a pris part aux activités culturelles, dont il était même un acteur de premier plan, et aussi, dans une moindre mesure, aux activités politiques révolutionnaires. Lors de cette période, Pr Mandé, à l’instar d’autres camarades étudiants et de professeurs, a fait de l’indépendance de l’université son cheval de bataille et s’est aussi insurgé contre le scientisme qui avait bonne presse dans le milieu académique. Il faut que la culture et la science aient droit de cité dans l’Université avant toute autre considération. Ces prises de position ont donné lieu à des frictions et des incompréhensions parfois avec des militants zélés de la Révolution. Sur le fond, ils étaient tous d’accord avec les acteurs politiques lors d’explications plusieurs années plus tard à Paris. Pr Mandé garde de précieux souvenirs de cette période, qui lui a permis d’ouvrir ses horizons, d’être dans l’action et non pas seulement dans l’intellect.

La littérature a en outre profondément façonné Pr Mandé. Le courant de la négritude a exercé sur lui une grande influence, dès son jeune âge. Ce sont les performances captivantes de l’acteur Douta Seck, qui a incarné le premier rôle dans La Tragédie du roi Christophe, en séjour en Côte d’Ivoire, qui ont d’abord attiré Pr Mandé vers Aimé Césaire. À la fin du secondaire, il a étudié l’œuvre Cahier d’un retour au pays natal. Son professeur, avec qui il avait un excellent dialogue, l’a guidé à travers cette œuvre difficile et lui a transmis sa passion pour la littérature. Ce dernier s’est désolé quand il a appris que Mandé avait choisi une spécialisation en histoire à l’université. Mais la littérature n’a jamais cessé d’habiter Pr Mandé. Les œuvres associées au courant du désenchantement, dont l’une des plus célèbres est Les Soleils des indépendances d’Ahmadou Kourouma, l’ont aussi beaucoup inspiré. Ces œuvres indémodables, explique Pr Mandé, nous font tout de suite entrer dans cette Afrique postcoloniale et nous en font comprendre les dynamiques avec un doigté que les meilleurs cours de science politique, d’histoire ou d’économie n’arrivent probablement pas à égaler, surtout si on a les bonnes clés pour les comprendre.

Ses projets actuels

Pr Mandé travaille actuellement à un gros projet autour de l’approche comparative, au sein du Groupe interuniversitaire de recherche sur les sociétés africaines (GIERSA), sur la question de l’émergence en Afrique. Ce projet devait lui permettre de retourner sur le terrain avec des collègues géographes de l’université d’Abidjan pour étudier le déguerpissement des quartiers précaires d’Abidjan. À son grand désarroi, la pandémie l’a obligé à mettre sur la glace ce terrain qui s’annonçait passionnant. Avec ses étudiants, il travaille aussi à la création d’un site web traitant de la question de la COVID-19 en Afrique. Ce projet propose une lecture de la situation en Afrique en marge des représentations catastrophistes dominantes. Le projet prend comme point de départ les dynamiques afrocentrées, mettant en avant le multilatéralisme, engagement, très fort sur le continent et hors duquel « on ne peut pas s’en sortir ». Enfin, Pr Mandé contribue à des projets autour du panafricanisme et des questions d’immigration, projets qui devraient mener à des publications dans les mois à venir.

Un aperçu de ses réflexions sur l’enseignement

« Quand on parle de l’Afrique, on part de loin ! », remarque Pr Mandé. D’abord, selon lui, il faut réussir à intéresser davantage d’étudiants-es aux enjeux du continent africain et aux recherches qui s’y mènent, car ils restent assez méconnus dans l’université. Pr Mandé mentionne aussi la persistance des préjugés sur l’Afrique. Leur déconstruction est une composante importante de son enseignement. L’idée que l’Afrique soit une est l’un des préjugés les plus tenaces auquel Pr Mandé et ses collègues sont confrontés. Il faut constamment rappeler que l’Afrique n’est pas un pays, mais un continent aux réalités plurielles et en mouvement constant. Pr Mandé souligne aussi la difficulté de traiter du champ politique africain sans se buter sur l’idée qu’en Afrique, il n’y a que des dictateurs et des ethnies qui ont pour projet de prendre le pouvoir. C’est pourtant faux. On y retrouve des sociétés profondément démocratiques, comme le Botswana, le Cap-Vert et l’Île Maurice…qui ne font pas l’actualité. Autre fait qui surprend les étudiants-es, peu exposés à la diversité des réalités politiques du continent : c’est au Rwanda, et non pas dans un pays nordique, que l’on retrouve le parlement avec la plus grande proportion de femmes (elles y sont majoritaires en fait). L’image d’une Afrique morcelée, figée dans les traditions et à la solde de dictateurs corrompus nuit à la compréhension de plusieurs dynamiques importantes du continent, comme le fort multilatéralisme qui y est observé, les efforts mis dans la constitution d’une Afrique fédérale, la soif de démocratie qui traverse les sociétés civiles, etc. Pr Mandé regrette vraiment que l’on ne parle pas davantage du dynamisme de la société civile et de la solidarité panafricaine qui l’anime. En somme, d’après Pr Mandé, l’enseignement c’est un travail souvent à recommencer, qui nécessite d’être convaincu et passionné par ce que l’on fait, d’être convaincant aussi et d’être préparé à entendre et lire pas mal d’absurdités des étudiants-es, mais aussi de collègues.

Ses choix de carrière

Quand il était plus jeune, Pr Mandé se passionnait pour le journalisme. Dès l’adolescence, il a écrit dans le journal de son école. Il a aussi été attiré par le métier d’avocat et tout ce qui tourne autour du droit. Il attribue cette fascination aux émissions de télé qu’il regardait, comme « Messieurs le jurés », produites par Antenne 2. Ces émissions reconstituaient des procès criminels, sur lesquels lui et ses amis aimaient ensuite débattre tout en reprenant les rôles des acteurs. L’enseignement a toutefois toujours profondément interpelé Pr Mandé. Le commerce et le savoir, avec son corollaire sa transmission, sont dans la famille les deux choses chéries, raconte-t-il. Là où il a grandi, le statut d’enseignant est très noble, comme c’est le cas dans plusieurs autres sociétés, en particulier au Sud.

Ses conseils pour les jeunes chercheurs-es

Pr Mandé concède que le monde académique est dur. N’empêche, à ses yeux, c’est lorsque l’on est aux études que l’on connaît les meilleurs moments de sa vie, même si on ne le réalise pas toujours. Ce moment où on a le loisir de découvrir les idées subversives, d’être habité par des utopies, de collecter des informations, d’aller vers les acteurs et les actrices, ne viendra plus après, quand on se sera établi et qu’on aura un poste avec tout un lot de responsabilités. Pr Mandé encourage donc les jeunes chercheurs-es à maximiser autant que possible les périodes sur le terrain, à accumuler le plus de matériel, qui pourra servir plus tard, quand les occasions de retourner sur le terrain seront limitées. Il conseille aussi aux étudiants-es d’aller voir ailleurs, de faire l’expérience de la mobilité dès le premier cycle. Il est primordial, pour Pr Mandé, de nourrir sa curiosité, son ouverture sur le monde et envers la diversité des approches en sciences sociales. Se camper dans un dogme et adopter des positions tranchées dès le début de son parcours académique conduit à se fermer un certain nombre de portes. Vaut mieux entretenir le doute plutôt que les certitudes toutes faites et, surtout, adopter une posture d’ouverture, de dialogue et de respect au sein de l’université. Un autre conseil : avoir des compétences hors de son champ de recherche. Il peut s’écouler beaucoup de temps entre la fin de la maîtrise, du doctorat ou du postdoctorat et l’obtention d’un poste qui cadre avec sa spécialité de recherche. En attendant, il faut quand même pouvoir payer les factures et bien manger. Pour Pr Mandé, c’est l’informatique qui a joué ce rôle et qui lui a même permis d’accéder à un poste à l’université. Enfin, il faut être passionné par ce que l’on fait et cultiver son appartenance à la communauté scientifique.

Ses opinions impopulaires

Pr Mandé n’a pas l’impression d’avoir une opinion en particulier qui fasse réagir ses collègues, mais il rajoute à la blague que ce serait plutôt à eux de le dire… De son côté, il est agacé par certaines attitudes que l’on retrouve dans le milieu académique. Il se méfie de celles et ceux qui disent tout comprendre ou qui s’écoutent parler, tout en admettant que l’université entretient la tentation de le faire ; le fameux toutologue selon les collègues de Ouagadougou. Il n’aime pas les opinions tranchées, surtout lorsque l’on parle de l’Afrique ou de l’africanité. Cela ne l’empêche évidemment pas de prendre des positions claires dans plusieurs débats. Il est tout à fait nécessaire de défendre son bout, à condition de le faire avec respect et ouverture. Il a aussi beaucoup de mal avec celles et ceux qui prennent un exemple caricatural et qui le généralisent à toute l’Afrique, sauf quand cela s’inscrit dans le registre de « l’humour africain ». Enfin, on est susceptibles de s’exposer à de nombreuses attaques dans le milieu académique, reconnaît Pr Mandé. Bien qu’il soit nécessaire de se remettre en question, il vaut mieux, parfois, se faire une peau de crocodile et laisser certaines attaques glisser.

Ses passe-temps

Pr Mandé est un grand amateur de jazz et de musique contemporaine. Depuis qu’il est tout jeune, il affectionne aussi particulièrement la cuisine. Il aime se lancer des défis culinaires ou relever ceux posés par ses amis-es chefs. À travers ces défis, il cherche à dépasser les représentations courantes de la cuisine africaine (elle serait nécessairement très carnée, grasse, etc.) et à en embrasser la grande diversité. Il trouve très intéressant d’observer les différents cycles régionaux des produits. Par exemple, cela le fascine de constater le nombre de déclinaisons possibles autour du manioc et toutes leurs variations régionales. Le défi d’un chef qu’il relève avec succès depuis la rentrée est de manger santé, moins cher et en puisant dans le vaste répertoire africain. Enfin, le confinement a permis à Pr Mandé de se consacrer à une nouvelle passion : le jardinage. Il a pris grand plaisir cet été à récolter fines herbes et tomates. Il attend impatiemment le retour de l’été pour reprendre sa pioche, sa bêche, sa machette et sa daba (ramenée dans sa valise).